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L' EXPRESS TOUTTT

In C
de Terry Riley

On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve.
Héraclite d'Ephèse.

Le 33 septembre 1970, une vingtaine de musiciens de l'Infonie lançaient "Mantra", interprétation de "In C" de Terry Riley. Dans son À propos de Mantra, Walter Boudreau, directeur musical, écrivait : « La Beauté peut être envisagée comme un tout dont la constante est la transformation continuelle de Sa Manifestation. » Voilà la substance de "In C" : la seule permanence en ce monde, c'est le changement. Touttt naît, grandit, passe et meurt. Touttt est toujours à recommencer. C'est pourquoi, "In C" est le miroir vraiment contemporain d'une civilisation qui s'essouffle à courir après le temps de vivre.

À la fin des années 60, l'homme avait marché sur la Lune, l'Orient avait parachuté ses gourous en Occident, l'Expo 67 nous avait ouvert à toutes les cultures du monde et c'est du dedans que l'on vivait le temps. Plusieurs parmi nous expérimentaient des états modifiés de conscience tels le yoga, la méditation quotidienne, la drogue, le jeûne et la cuisine macrobiotique. Chacune de ces expériences modifiait fondamentalement notre perception du temps et de l'espace, influençant aussi notre écoute et notre conception de la musique.

Ainsi l'influence de La Monte Young qui faisait entendre dans ses "Maisons de rêves", une musique continue pendant des semaines et des mois, s'est exercée sur des musiciens tels Terry Riley, Philip Glass, Steve Reich, Bob Ashley, et même John Cage et Stockhausen (Mantra et Stimmung ). Comme le maître de La Monte Young et de Terry Riley était Pandit Pran Nath du Tibet et qu'ensemble ils chantaient la pulsation universelle et continue "ôm", il est clair que le concept de temps dans "In C" a des racines orientales bien que la floraison de ses formes (53 motifs) soit occidentale.

Car le coeur de la locomotive "Express Touttt" bat très vite. Il émet le mantra "Touttt-Touttt-Touttt", pulsation continue de la mémoire de la nuit des temps. L'ostinato de ce "do" est la force de gravité qui unifie les 53 wagons, les tire vers l'avenir, vers l'inconnu. Attachés à la locomotive de la Vie, 4 ou 5 générations (4 ou 5 motifs joués simultanément), tour à tour apparaissent, synchronisent, superposent ou déphasent leurs langages, expriment leurs différences et leurs ressemblances et soudain disparaissent, remplacées par d'autres. L"Express Touttt" roule sur les rails parallèles de l'ancien et du nouveau. Il n'a d'autre destination que celle d'avancer sans jamais s'arrêter. C'est le train de l'éternité perdu dans l'éphémère.

"In C" traîne aussi l'image du carnaval de la vie. Spectateur de la parade de 53 chars allégoriques attachés à la locomotive d'une idéologie transportant les rêves d'une humanité pressée d'arriver à temps au point Oméga de son évolution, je regardais passer cette musique, ce long train de sensations sonores, de rythmes subtils et d'harmonies mobiles, et parfois j'entendais le cri de l'espèce en train de dérailler sur l'autoroute de ses virtualités, de ses illusions, de ses croyances éphémères, et parfois j'entendais l'hymne à la joie, la cantate de toutes les voix de toutes les nations chantant l'utopie d'une paix durable.

Voilà ce qui m'est passé par la tête quand j'ai commencé d'écrire des paroles en sychronisation avec chacun des 53 motifs. Mais l'inspiration principale qui a jailli de ma 33ième écoute de "In C", c'est la vision de l'arbre généalogique de la Vie, l'image de la création, d'une cosmogenèse relatant l'histoire de la Vie, des particules élémentaires à la formation de la première cellule vivante. Ce qu'il me reste de tant d'écoutes où j'ai fini par perdre la raison du temps, c'est que "In C" est une musique vivante, de l'énergie pure et en mouvement, un voyage vers un pays où la Paix sera notre demeure. "In C", c'est l'amour de la Vie. Car à jamais la Vie croît. Voilà une musique où Touttt é to Bouttt. Amen.

P.S. - La graphie de "Touttt et de Bouttt" est une licence poétique instituée par le Grand Kéka de l'Infonie Illimitée.


Raôul Duguay
3 h 33, le 33 mai 2000
Œuvre interprétée par le chœur de l’orchestre symphonique de Montréal et Raôul Duguay, soliste, sous la direction de Walter Boudreau, au Musée d’art contemporain de Montréal.