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Préface du livre Aux sources du psychédélique

    Dans les années soixante, la révolution tranquille évacuait la religion du pouvoir civique et amorçait le passage d’une société rurale à une société moderne. En même temps, la jeunesse québécoise expérimentait une révolution neurologique qui allait changer sa perception de la réalité et modifier sa conception de la société. À cette époque, l’absorption d’un simple petite goutte de LSD, branchait subitement l’expérimentateur sur un autre monde. Grâce à l’expérience psychédélique, qui permettait la « dissolution de l’ego » et faisait émerger le sentiment de la fusion avec toute la création, être branché voulait dire être conscient de l’amour universel et avoir la « certitude d’une unité absolue avec tout ce qui est vivant ». Le LSD était un orgasme de l’esprit.

    À l’heure de la révolution numérique, du triomphe de la technologie, du miroitement de l’illusion de l’instantanéité universelle du partage via le Face book, qui n’est pas branché sur le cyberespace ne vit pas vraiment dans ce monde. À l’heure où le destin de l’humanité se résume au choix entre le profit et la vie, entre l’avoir et l’être, retourner Aux sources du psychédélique ne fut pas pour moi le simple souvenir d’une époque révolue où Toulmond, chantait avec les Beattles : All you need is love.

    Bien que très brève, l’expérience psychédélique que j’ai vécue a changé ma vie. Étudiant en philosophie à l’Université de Montréal, j’étais en quête d’absolu. Comme l’absolu ne peut qu’être ressenti et qu’il transcende la raison, ce n’est qu’en prenant mon premier « buvard d’acide » et en écoutant Lucy in the Sky with Diamonds des Beattles que j’ai vécu l’absolu, ce sentiment que tout est un, que touttt est dans touttt. J’avais l’impression de voir à travers la matière, l’esprit qui en est la substance, de voir la structure subatomique des choses et d’entendre battre partout le cœur de la vie. Il m’apparaissait clair que tout dans l’Univers chantait l’amour. Bien sûr, pour toute personne n’ayant pas vécu cette expérience, je ne vivais plus dans ce monde. Et pourtant, il m’était donné de rêver les yeux ouverts, d’ouvrir toutes grandes les portes de l’imagination créatrice, de faire « l’expérience de l’essence, celle de la transcendance du temps et de l’espace, caractéristique de l’expérience mystique ». Et cela donnait un autre sens à mon existence. J’avais le sentiment que ma vie ne m’appartenait pas, mais plutôt, que j’appartenais à la Vie. En cela consistait la véritable renaissance.

    Sur le plan sociopolitique, avec les adeptes du LSD, beatniks et hippies, renaissaient les valeurs humanistes (respect de la vie, dignité humaine, pacifisme, fraternité, partage des biens) qui contredisaient le rêve rose de l’individualisme capitaliste pour lequel « la seule voie pour atteindre le bonheur » consistait dans la production et la consommation de biens matériels. Alors que sévissait la guerre au Viêt-Nam, à la place des balles, les hippies, refusant d’aller combattre, prônant que « la vie doit être vécue par plaisir et non par nécessité », mettaient des fleurs dans les canons des fusils et chantaient Peace and Love.

    Aussi paradoxal que cela puisse paraître, c’est à la suite de mon expérience psychédélique, que j’ai vécu ma révolution vraiment spirituelle. Certes, le LSD est un accélérateur de connexions neurologiques, un amplificateur de la perception sensorielle, mais ses effets sont éphémères. C’est en le remplaçant par la méditation et par des techniques de respiration que j’ai connu une véritable et continue expansion de conscience. La plus forte, la plus naturelle et la plus bienheureuse des drogues est le contrôle de l’oxygène dans le cerveau. Aujourd’hui, en tout temps, en tout lieu, je peux avoir accès à la source de tout ce qui est sans l’aide d’aucun hallucinogène.

    Dans un monde où la nouvelle drogue est la consommation à outrance des virtualités du cyberespace électronique, Aux sources du psychédélique est un livre important qui nous rappelle que les premiers visionnaires d’une conscience planétaire écologique ont été les hippies des années soixante. On y apprend également que l’expérience psychédélique a donné naissance aux premiers « human-be-in » où l’art canalisait le vertige d’être ensemble à partager la joie de vivre. À cette époque, il n’y avait pas d’écran entre les humains solitaires tentant de se brancher sur les satellites de l’informatique. Dans les « communes », on entrait directement en communication par la chair et par l’esprit. On se branchait sur l’infini. On prenait le temps d’être. « Vivre et laisser vivre » était un principe humanitaire et sacré.

    Raôul Duguay